Andorra Ultra Trail 2011
L’Andorra Ultra Trail 2011, Ultra Mític. « La course la plus haute d’Europe ».
112 kilomètres, 9700 mètres de dénivelé positif. Autant de négatif. Des cols entre 2600m et 3000m. Des chiffres qui font peur. On est dans la démesure. Mais ce n’est pas la course à la difficulté, le toujours plus haut toujours plus loin : on est déjà bien au-delà…
De la haute montagne. Engagé. Pentu. Technique. Physique. Mais magnifique. Grandiose. Énorme. Sensationnel. Puissant.
Mais pour l’heure, nous sommes encore à Ordino, quelques kilomètres au nord d’Andorra la Vella, capitale de la Principauté d’Andorre. Il y a foule à 23H. Les coureurs se sont regroupés dans le sas de départ afin d’activer leur puce électronique. 326 partants pour l’Ultra Mític, 166 pour l’Ultra Initiàtic (103K/6800m+).

Tout le monde discute, rigole. On sent pourtant le stress monter, chacun sait que la route va être longue, très longue, avant l’arrivée, ici même à Ordino. Je discute avec Yorick et Alex, les deux frères-fun engagés sur l’Ultra Initiàtic. Ils me disent viser l’arrivée, sans objectif de chrono … mon oeil…
Ordino est plus ou moins au centre d’Andorre. La course fait le tour de la principauté, en un cercle presque parfait. Nous allons partir plein nord, en suivant l’aiguille indiquant minuit, jusqu’en haut du cadran, avant de tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et faire le tour complet, à rebrousse-temps. Des montagnes, des sommets, des crêtes, des pics, des aiguilles, petites ou grandes, de montre ou de roche, à franchir les unes après les autres pour être finisher…
Un feu d’artifice éclate dans le ciel au-dessus de nos têtes, et une grande clameur monte de la ruelle. Il faut dire que tout le village est descendu dans la rue, et quand le départ est donné, en montagnards aguerris et connaisseurs de l’effort physique ils nous encouragent avec ferveur. Du coup, porté par les applaudissements, le peloton s’élance dans le village, et sans ralentir entame un long faux-plat, passant par les villages de la Cortinada, puis Llorts, où de nouveau tous les habitants sont massés dans la rue. Énorme ambiance !
J’ai couru jusqu’ici en compagnie de Yorick, qui m’a imposé un rythme un petit peu trop rapide pour moi… Je le laisse filer devant tandis que la pente s’accentue, et ne le reverrai jamais ! (Ni Alex d’ailleurs)
Nous montons le long du Riu de l’Angonella vers le Pic Clot del Cavall à la lumière de nos frontales, à 2600m d’altitude. Au-dessus des crêtes du Cavall la pleine lune se lève, perçant les rares nuages.

Puis nous redescendons à toute allure de 600m pour arriver au premier ravitaillement. On le voit de loin, car une allée de torches a été aménagée, comme une piste d’atterrissage. Au-dessus, éclairées par la lune, des falaises énormes. Des parois de pierre dressées à la verticale, à gauche, à droite, penchées sur le petit refuge comme un monstre prêt à happer sa proie : le Pic Comapedrosa, 3000m, plus haut sommet d’Andorre. C’est par là que nous allons monter, et j’ai peine à le croire. Et comme pour intimider un peu plus le coureur, des détonations retentissent à intervalles régulier. Des gens allument des amorces dans la montagne, et les déflagrations se répercutent de paroi en paroi, caracolant comme un tonnerre assourdissant et menaçant. Ambiance.
Je me désaltère et me ravitaille suffisamment. Tandis que les coureurs de l’Initiàtic, eux, redescendent dans la vallée, nous, de l’Ultra Mític, nous lançons à l’assaut du Comapedrosa. 1000m à escalader en 3km. Au-dessus de moi, un long serpentin rouge clignotant : l’organisation nous a pourvus de petit loupiotes clignotantes à accrocher sur le sac à dos. Vision assez singulière. Derrière moi, un autre serpentin, de frontales blanches. La pente est très forte, très impressionnante. On aperçoit le sommet du pic, mais pour cela il faut se dévisser la tête : le pic est à la verticale, au-dessus de nous ! La progression est lente, il n’y a pas ou quasiment pas de sentier. On marche sur des blocs dont certains basculent. Je sors mes bâtons. Autour de moi les autres coureurs ahanent. Enfin, la pente s’adoucit, nous sommes sur un petit col. Mais pas au sommet. Et plutôt que redescendre de l’autre côté, nous continuons à monter pour aller toucher le toit de l’Andorre !
Sauf que là, il s’agit maintenant d’escalade. Les bâtons m’encombrent. Je les coince entre mon sac et mes omoplates, et agrippe des prises à deux mains, me hissant sur les rochers. De la haute montagne je vous dis. A côté de moi, un coureur glisse et tombe en contrebas. Plus de peur que de mal, mais il a lâché un bâton qui a rebondit une vingtaine de mètres plus bas : maugréant des jurons en catalan, il en est quitte pour redescendre le chercher.
Nous sommes environnés de parois déchiquetées, de rocs bruts. La lune ajoute à l’irréel de l’endroit. Mais ce n’est pas tout : une vague rumeur court sur le flanc de la montagne. Une étrange mélodie lancinante. Une plainte, qui se fait plus fort tandis qu’on monte, et plus mélodieuse. Un peu tôt pour les hallucinations pourtant !
Bientôt des torchères apparaissent. Et perché sur la montagne, un joueur de cornemuse. Nous sommes ailleurs, pas dans un trail en tout cas. On n’ose pas trop parler tandis qu’on se fait contrôler la puce électronique. Le joueur de cornemuse, debout sur son rocher, lance ses notes dans le vide, emportées par le vent, à l’adresse des 326 fous à lier qui se taisent.
On redescend. Comme il n’y a toujours pas de franc sentier, les coureurs avisent les balises réfléchissantes, cherchant dans la nuit avec leur frontale comme un phare pour accrocher un navire, et naviguent de l’une à l’autre en ligne droite. On redescend jusqu’au deuxième ravitaillement au refuge de Comapedrosa, pour remonter le long de la troisième aiguille, Portella Santons. Puis on contourne le Pic Negre pour franchir le col du même nom, et on descend à bon rythme jusqu’au troisième ravitaillement, au Col de la Botella. Il est 6 heures du matin, nous sommes au 30ème kilomètre, et déjà 2800m de dénivelé.

Et là, surprise ! Laeti et mon petit dernier sont là, à 2000m d’altitude, alors que le soleil est tout juste en train de se lever !!! Je dois dire que je ne m’attendais pas à les voir ici, et j’ai alors mesuré quelle chance j’avais : voir les gens qu’on aime requinque plus qu’un bon ravitaillement… J’oublie de dire que Marceau n’a pas encore fêté ses 1 an, et qu’après avoir assuré à 6 mois le poste ravito du Duo Nocturne de Cendras, le voir ici, en station de ski à l’aube, et tout content d’être là, si ça n’en fera pas un ultra-ultra-trailer….
Bref, remonté à fond, je quitte Botella pour un long faux-plat sur les hauteurs de la station de ski de Pal. Comme le soleil est passé par-dessus les sommets environnants, je peux enfin prendre des photos.

C’est toujours amusant de voir des remontées mécaniques en plein été…


En se retournant, on mesure déjà le chemin parcouru, avec l’Alt de la Capa et le Pic Negre, qui cachent le Comapedrosa.

On chemine toujours le long du flanc du Pic de Cubil, dans la forêt, spectacle rendu presque féérique par le soleil rasant.


Arrivés au Col de Montaner, il faut bien se résoudre à monter… Si on veut boucler ces 9700m de dénivelé, il faut bien en avaler de la pente. Alors pour le coup, on s’en met une bonne ventrée : on s’enfile le Pic d’Enclar jusqu’aux Roques Negres. 400m à serpenter dans la pente, les uns derrière les autres.


Après 45 minutes d’effort, on prend pied sur la crête, que l’on suivra ainsi jusqu’au sommet, le Bony de la Pica. Je dois dire que pour moi ça a été un peu le clou du spectacle. J’étais encore bien en forme, assez pour apprécier chaque vision, chaque tableau que cette course à part pouvait m’offrir. Et j’avoue que je m’en suis mis plein les mirettes, et j’ai de la peine à regarder ces photos qui ne rendent pas assez la majesté de l’endroit.



A notre droite, le ballon du Pic del Cubil, et en arrière-plan, le fameux Comapedrosa que je n’aurai vu que de nuit. Je me surprends à penser à ce fameux joueur de cornemuse et me demande s’il est toujours là-bas, à jouer dans le vent glacé.

Nous continuons à évoluer sur la crête. A notre gauche, un plongeon de 1400 mètres sur Andorre la Vieille.

Un hélicoptère vient nous rendre visite, ses pales venant brasser l’air calme au-dessus de nos têtes, pour filmer l’insolite colonne aux couleurs criardes, clopinant sur le Bony.

Le Bony de la Pica. 2400m. Ça aurait pu être un 5000 que ça n’aurait choqué personne.

En bas, Andorre la Vieille, et la Margineda, prochain ravitaillement. 1400m à descendre, sur 8km. Une heure environ en courant. Quelques secondes en volant. Au choix.

La descente passe par le col d’Obac. Le problème c’est que pour y arriver, il faut s’engager sur un terrain assez technique que le sentier lui-même refuse d’emprunter, et pour cause. Un premier passage traverse une pente très prononcée, couverte d’une herbe glissante. Sur la photo ci-dessous, on devine le pourcentage de la pente (aux alentours de 70% je dirais) mais ce qu’on ne voit pas, c’est qu’il n’y a rien pour arrêter une éventuelle glissade. Et il n’y a pas de corde pour sécuriser le passage. Bon, ce n’est pas très dangereux, mais je pense qu’une telle course en France n’aurait pas été autorisée dans ces conditions. Enfin je dis ça mais je préfère de loin un petit passage impressionnant comme celui-ci plutôt qu’un parcours trop sécurisé…

Ensuite, c’est une succession de passages assez techniques. Je n’ai pas pris de photo, car j’avais besoin des deux mains, mais j’ai laissé tourner la caméra sur mon front, le film est en fin d’article. On descend directement le long d’une pente assez prononcée, à l’aide de cordes (qui pour le coup ne servent à rien : trop lâches, si vous vous y retenez, vous êtes éjectés hors du sentier). Je préfère descendre sans, avec mes bâtons. D’ailleurs je rattrape très vite les coureurs devant moi, agrippés à leur filin et bringuebalés en tous sens. Puis s’ensuit un passage rocheux sécurisé par des chaînes. Là aussi, le terme « via ferrata » n’est qu’une vue de l’esprit, le passage n’est pas très engagé. Plus impressionnant que technique.
Une fois dans les bois, la descente est rapide, nous sommes dans les pins, on déroule jusqu’à la Margineda… Là où s’étaient arrêtés Françoise, Phil et Jacky lors les éditions précédentes (avec une météo moins clémente).

La Margineda. Quatrième ravitaillement. 43km. Mes chaussures sont pleines de cailloux et de poussière, laquelle a traversé mes chaussettes et entame mes orteils. Je dois me déchausser et épousseter-rincer tout ça. Je refais les niveaux d’eau, je me nourris du mieux que je peux. Petit aparté sur les ravitos : ils sont fournis, copieux, contenant tout ce qu’un ultra traileur peut avoir besoin ou envie. Salé (fromage, charcuterie, cacahuètes, salade de riz, soupe de pâtes, Tucs), sucré (banane, orange, chocolat, pépitos et même mikados !) C’est festin !
Je m’étire et me repose un bon moment. Le temps de retrouver ma famille et de discuter un peu, je repars, au bout de 50 minutes, frais et reposé.
Au-dessus de nos têtes, la crête du Bony de la Pica, dont on est « tombés ».

On traverse la route, la circulation de la route principale d’Andorre étant stoppée par des policiers à chaque passage de coureur. On longe quelques instants la rivière (el Riu Valira) puis on s’approche d’une pente boisée très impressionnante. Un mur plus qu’une pente d’ailleurs, et on se demande même comment font les arbres pour tenir debout. Quelques degrés de plus et ce serait une falaise ! Et c’est là qu’on monte, évidemment…
Parfois la pente s’adoucit et permet de se refaire un peu les jambes.

On grimpe de 1000m en moins de 4km. Comme il est environ midi, la chaleur est très éprouvante, et mes réserves d’eau baissent à un rythme inquiétant. On se retrouve penchés au-dessus d’Andorre la Vieille comme sur un balcon.

La progression devient lente, la chaleur est à peine tenable, et je commence à économiser mon eau. Je fais des pauses au moindre coin d’ombre rencontré, ce qui devient de plus en plus rare avec l’altitude. Heureusement, en passant els Cortals de Manyat, les habitants d’une fermette nous abreuvent en eau de source. Je peux donc continuer, sur un chemin interminable, jusqu’au col Bou Mort et son refuge.

Les coureurs font presque tous une halte près de la source d’eau claire pour se rafraîchir. Je continue mais à mi-pente du ressaut menant vers la Collada de Prat Primer, j’avoue que j’ai eu un petit coup de mou… Je m’allonge dans l’herbe et observe les traileurs en contrebas.

Je suis limite m’endormir… Je me relève et repars vers Prat Primer, mais la montée est difficile, je n’ai plus de force dans les jambes ! Ouf ça redescend…

On longe un petit lac, l’Estany de la Nou, qui inaugure une longue série, car on va entrer dans un système de vallées enfermant rivières et lacs.

On pénètre par le haut (col de Maiana) dans une vallée encaissée, la vallée du Madriu, enserrée entre les massifs au nord de Tosa del Braibal, et au sud par celui de Tossa Plana de Lles.


Nous voilà dans la vallée du Madriu. El Pla del Ingla. Le cours d’eau dévale joyeusement, et nous on remonte sur un faux-plat interminable, le long du GR des Pyrénées.

Qu’on ne s’y trompe pas, nous sommes toujours au-dessus des 2000m d’altitude. Nous en sommes à peu près à 60km et nous resterons entre 2000 et 2800 jusqu’au 100ème kilomètre environ. D’ailleurs, sur les bords de la vallée, la limite de végétation est là pour nous rappeler que nous sommes toujours en montagne.

Devant nous, enfin, la vallée glaciaire, le Cirque de Gargantillar. Déclaré Patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO.

La pente n’est pas très forte, on peut courir sur le petit sentier toutefois encombré de pierres. Mais j’avoue que je préfère me gorger de ces vues sauvages, zigzaguant entre roches et lacs, et je constate qu’autour de moi personne ne court, chacun pour des raisons bien à lui…


Nous sommes dans un paysage de lacs et de roches. Les lacs sont ici appelés estanys. Comme l’Estany de la Bova, ou l’Estany Rodo.


Un lac plus grand que les autres nous attend : l’Estany de l’Illa. C’est au bord de celui-ci que je vais m’arrêter un petit moment pour me sustenter : au refuge du même nom. 6ème ravitaillement, 67ème kilomètre, 2400m d’altitude.

Le refuge est petit, on s’entasse à 6 ou 7 dans une petite pièce carrée de 2m de côté. Je prends une bonne soupe qui me requinque. Dans la pièce d’à côté, à ma grande surprise, une dizaine de coureurs de l’Andorra Ultra Trail sont allongés sur des lits de fortune, superposés, couverts d’une pauvre couverture, les chaussures boueuses encore aux pieds. Ils ronflent, brisés, complètement HS, les organismes pillés de leurs dernières forces par le dénivelé impitoyable des montagnes andorranes.
Je repars, je sais qu’une difficulté majeure m’attend à la sortie du refuge : la montée vers le Col des Pessons et les Crêtes de Gargantillar.

La montée est terrible. On crève l’isoplèthe des 2800m comme on cracherait un gros mot. Mais de là-haut, la vue est merveilleuse. On ralentit le pas. On s’attarde. On s’arrête, même. Le chrono, lui, est insensible, il se moque du paysage, mais moi peu m’importe le chrono. En bas, l’Estany de l’Illa où dorment peut-être encore les pauvres coureurs harassés.

A cheval sur la Crête de Gargantillar, je poursuis vers le Col des Pessons. A droite, la pente que l’on va bientôt dévaler, vers une autre vallée glaciaire, avec ses blocs de rochers et ses estanys.


Le vent est soudain froid et violent. Abrités contre un rocher, deux bénévoles engoncés dans leurs anoraks peinent à sortir de leur abri pour biper ma puce électronique. Le brusque rafraîchissement est là pour nous rappeler que le soleil descend vers l’horizon et que la nuit va bientôt tomber… Il est 17h30.

Je descends vers les lacs, j’ai encore plusieurs kilomètres à faire avant le ravito 7, celui d’Envalira, et j’espère pouvoir dérouler jusque là-bas et arriver avant la nuit. Malheureusement, le sentier, même si le profil est globalement descendant, est encombré de roches et reste assez technique. Je pense qu’il est « courable » dans de bonnes conditions, mais là, j’avoue que je n’ai pas les jambes… Et puis il me reste trois grosses difficultés à franchir, pas la peine de me flinguer les cuisses maintenant.

Dès que je peux, je trottine, et au bout d’un moment, je commence à trouver le temps long. Long, long, très long. J’en ai marre. Je ne regarde même plus le paysage. Signe que le moral, après les muscles, est attaqué aussi. C’est comme si l’acide lactique, après avoir rongé les fibres musculaires, venait envahir les lobes du cerveau… D’ailleurs, je ne prends quasiment plus aucune photo, ni vidéo. Je n’y pense même plus pour dire la vérité. Une seule chose m’importe : arriver à ce fichu ravitaillement. Au loin, j’aperçois une route qui descend dans la vallée. Ce doit être Envalira. J’estime la distance à quelques kilomètres. 45 minutes au pire. Je trottine. Je jette mes dernières forces dans ce rythme ridicule de 6-7km/h qui me paraît pourtant si éprouvant. Mes jambes me hurlent d’arrêter mais je veux en finir avec cette pseudo descente qui elle n’en finit pas. Je me mets à maudire les organisateurs, à penser que ces portions interminables ne servent à rien, sinon à mettre les compétiteurs à l’agonie… alors que je suis dans un des plus beaux endroits des Pyrénées… Moi, qui rafole des paysages sauvages, je maugrée le nez dans mes souliers, ignorant superbement la nature tout autour de moi qui s’époumone alors de beauté !
Quand j’arrive, complètement cuit, près d’un groupe de bénévoles, je suis plein d’espoir. Mais pas de ravito à l’horizon. Juste le bip impersonnel et implacable du contrôle électronique.
« Il est loin le ravito ? » demandai-je d’une voix enrouée au bénévole comme si je lui réclamais la vie sauve.
« Deux kilomètres. Ça descend. » me répond-il en me montrant une piste qui monte. J’avale ma salive. Les deux kilomètres, comme la montée qui descend, est un paradoxe de montagnard pour qui deux kilomètres ou cinq sont la même chose.
C’était cinq bien entendu.

J’arrive à Bordes d’Envalira, 77ème kilomètre, un peu en colère. J’en ai ma claque, il faut dire. Pas de fatigue centrale mais les jambes flinguées. Je sais que vingt minutes de repos et une bonne soupe seraient susceptibles de me remettre à flot, mais la nuit va tomber. Et il me reste trois aiguilles pour boucler les trois « heures » restant du cadran andorran. Trois aiguilles loin d’être anodines. Des 600-800m de dénivelé chacune. Mais c’est surtout la nuit qui m’embête. La nuit, on est seul, il fait froid. Le vent s’est levé et le ciel s’est couvert en plus. La nuit, le moral est plus important que le jour. Car il n’y a pas de paysage pour nous sortir la tête de l’eau, pour nous faire penser à autre chose, pour nous faire oublier la douleur de l’effort. La nuit, il n’y a que le halo tremblotant de la frontale qui éclaire nos godasses, les deux ou trois mètres de sentier devant, et rien autour. La nuit, on pense, on regarde dedans. Au dedans de nous-mêmes. Car dehors, il n’y a rien.
On marche, on court et on pense. Et comme c’est la deuxième nuit d’affilée, je sais que le manque de sommeil va venir se mélanger à tout ça dans un cocktail cotonneux.
Il y a quelque chose dont je n’ai pas parlé avant. J’ai eu des problèmes de frontale la première nuit : comme lors du Trail aux Étoiles, ma lampe a faibli au bout de trois heures. Pourtant les piles étaient neuves. C’est comme si la frontale buvait toute l’énergie des piles qui sont pourtant censées tenir 50 heures ! J’avais donc déjà traversé toute la première nuit avec un halo faiblard éclairant à peine les pierres du sentier, me faisant doubler par des coureurs équipés de véritables phares anti-brouillard, mais j’avais eu l’aide de la pleine lune.
Je change mes piles, en sachant pertinemment qu’elles n’allaient me durer que trois heures, et que cette fois-ci, le ciel couvert m’ôterait toute l’aide de la lune.
Bref, je ne suis pas dans les meilleures conditions pour continuer. En plus, la montagne qui se dresse au-dessus du ravitaillement, sur le flanc de laquelle quelques traileurs peinent déjà, au ralenti, me décourage d’aller l’escalader.
Ma femme et mon dernier sont là. Comme toujours. Je ne parle pas vraiment d’abandon car je sais que ce serait trop bête, mais je ne cache pas que je n’ai pas envie d’aller plus avant… Et comme à chaque fois, elle trouve les mots.
Mon sac de délestage est là, un bénévole me l’apporte, comme il me jetterait une bouée de sauvetage. Ou un kit de survie : à l’intérieur, un tshirt sec, des chaussettes propres, des chaussures de rechange, 4 compotes.
Sauvé.
Je repars, sec, frais (tout est relatif), courbé sur mon versant, me retourne pour un dernier signe tandis que le soleil bascule, et m’enfonce dans la forêt et la nuit, déterminé à en finir.
À partir de là, il n’y a plus de photo, plus de film. Je me suis allégé de ma caméra et de mon numérique. Ça change tout d’ailleurs, je peux trottiner sans sentir le balourd des appareils. Par contre, vous allez devoir me lire comme un vrai livre de grand, sans image.
Il y a 600m de dénivelé à franchir par les Clots de Massat, et 800m à descendre jusqu’à Incles, prochain ravito. J’ai annoncé 4h à ma femme pour y arriver. Je me suis basé sur 300m/h de montée et 400m/h de descente. D’ailleurs, vue la montée dans la partie sommitale du Pas de los Vaques, je me suis dit qu’il les fallait bien ces 4h : les petits fanions réfléchissants s’égrènent dans la pente comme s’il s’agissait d’une échelle, tout droit. Je me suis demandé pourquoi les traceurs ne nous faisaient pas suivre le sentier, qui comme chez nous serpenterait dans la montagne. La raison est toute simple : le sentier monte tout droit. C’est ça, Andorre. Le chemin le plus court est la ligne droite, même en montagne. Les marques du GR, jaune et rouge, en attestent : elles ponctuent la face herbeuse de roche en roche, sans détour, et pour aller de l’une à l’autre, il y a des marches naturelles : les mottes d’herbes ! Rien de plus !
Ça monte tellement droit, en fait, qu’on est en haut assez vite : 600m/h pour arriver sur la crête herbeuse. Là-haut, je suis en forme, je trottine. La descente n’est pas très facile, mais je suis surpris de l’expédier assez facilement. Finalement, au lieu de 4H, je mets un peu plus de 2H. Re-ravitaillement, de nuit, et re-départ sur une déclivité insolente, vers Cabana Sorda.
La montée se fait assez bien, en compagnie d’un espagnol. On monte, on monte, on monte. Encore et encore. Et on redescend. Enfin. Mon alti indique 2400m. Il y a un problème, on devait monter à 2600…
On poursuit ainsi un temps infini sur une succession de vallons, de petites côtes, jusqu’à une habitation éclairée, près du lac de Cabana Sorda. Drôle de descente, ça devait être plus franc d’après le profil. Ravito ? Non. Pointage. Mauvais signe, ça veut dire qu’on est loin du ravito. Et d’ailleurs, en levant la tête, j’aperçois le balisage qui s’envole vers le ciel. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Une frontale, qui a l’air de flotter à des kilomètres au-dessus de ma tête, sautille juste sous les nuages.
C’est qu’on n’a tout simplement pas encore atteint le sommet de Cabana Sorda. Il y a l’Estany de Cabana Sorda, à 2300m, et le Pic, à 2600m. Coup au moral. Je fixe sans y croire le profil de la course que j’ai scotché autour de ma gourde.

Erreur de débutant, le « contrat à minima ». D’après le dessin, on monte direct à 2600, on redescend aussi sec à 2200 vers le ravitaillement, le long de belles pointes bien sèches. Mais ce n’est pas la vraie vie… En vrai, ça monte, ça redescend un peu, ça remonte, et on n’arrive jamais en haut. Sauf d’un coup, à la fin, où il faut escalader alors qu’on croyait être déjà redescendu de l’autre côté… Erreur de représentation classique.
Pas le choix, je monte. J’escalade. Je dérape continuellement dans les caillasses. Le vent s’est levé, terrible, glacial. J’ai mis ma musique pour me remonter le moral, mais le souffle s’engouffre dans mes écouteurs, les bourrasques me déséquilibrent, essaient de déchirer mon dossard, me bousculent en tous sens. Je me demande vraiment ce que je fais là.
Les frontales au-dessus de moi ont l’air si hautes et si loin… Ce n’est pas possible, on ne monte pas à 2600m mais à 4000 ! La nuit noire, en effet, se joue des distances. Impossible de jauger combien nous sépare d’une lumière. Une frontale a l’air à plusieurs kilomètres de distance et soudain, quand la silhouette du coureur se découpe sur le halo et qu’on mesure enfin la taille de ses jambes, rendant toute sa proportion aux choses, on s’aperçoit qu’il n’était qu’à vingt mètres. De même pour les balisages réfléchissants, qui ont l’air si lointains et si énormes, et qui sont en fait tout proche et tout petits….
Sans référence, on n’est rien. On ne peut se raccrocher à rien, on avance juste. Et tiraillé par ce vent infernal, j’avoue que ça a été dur. J’ai fixé ce phare clignotant, tout là-haut, qui marquait le sommet, et je ne l’ai pas lâché jusqu’à la fin.
Pointage. Descente.
La descente ? Aucun souvenir. Sans fin, sûrement. Mais je ne me souviens d’aucune image. A cause de la fatigue ? Remarquez, de quelle image aurais-je pu me rappeler dans cette nuit noire où les ténèbres se le disputent au néant, où le vide se mêle à l’inexistant, l’absence au vide. Il n’y a rien à voir, rien à se rappeler, rien à raconter.
Je me souviens très bien, par contre, du ravitaillement dans ce petit refuge austère. L’arrivée en pataugeant dans ce marécage boueux. J’ai râlé contre le pauvre bénévole qui s’affairait à servir soupe et boissons. « Pas très sympa de nous faire traverser ce marécage ! »
Le pauvre n’y était pour rien. « C’est ça ou 600m de détour ! » me répond-il.
A l’intérieur de l’abri spartiate, j’aperçois encore une fois une poignée de coureurs allongés comme ils étaient tombés, anéantis, incapable de poursuivre plus avant alors qu’il ne reste plus qu’une seule difficulté à franchir avant la libération.
C’est d’ailleurs cette fin toute proche qui me fait avaler ma soupe en hâte, sans me servir de ma cuillère, buvant à même le bol, le liquide chaud coulant aux commissures de mes lèvres, les vermicelles se mêlant aux poils de ma barbe sans que je pense à m’en soucier… Comment passer d’un homme civilisé à un sauvage en moins de 100 kilomètres…
Je quitte le refuge sans même penser à remercier ni à dire au revoir, trop pressé d’en finir…
Il reste un obstacle, un seul. La Collada del Meners. Un nom à coller sur un sommet encore inconnu. Vais-je le franchir aisément comme l’avant-dernier, le Pas de los Vaques ? Ou à galérer comme le dernier, Cabana Sorda ?
On arrive assez vite au pied de la montagne, que l’on contourne légèrement pour mieux gravir ses 300m sous sa face la plus franche…
Un sentier assez bien marqué, dans les pierres, serpente sur son flanc, jusqu’à la partie sommitale, ponctuée d’un phare orange clignotant, attirant vers lui tous les coureurs comme des papillons hagards.
A partir de là, il s’est passé quelque chose dans mon cerveau. Il ne s’est pas éteint, je me rappelle de chaque instant comme s’ils s’étaient gravés distinctement. Il ne s’est pas du tout arrêté de fonctionner, mais il a dû passer en mode dégradé.
Tandis que je mettais un pied devant l’autre, courbé sur cette pente indécente, les yeux fixés sur mes chaussures éclairées par mon faible halo, je remarquai un certain nombre de pierres couvertes de dessins. A intervalles réguliers, des pierres plates, au milieu du sentier, représentaient des scènes variées, comme des peintures préhistoriques, des croquis d’enfants, des dessins colorés ; des pierres en forme de voiture étaient coloriées pour faire apparaître portières bleues et roues noires ; des galets allongés étaient couverts de taches orange pour en faire des girafes ; des traits avaient été dessinés pour représenter des fossiles ; des cailloux étaient couverts de représentations égyptiennes stylisées… J’admirais le travail, vu le nombre de pierres peintes déposées çà et là sur le sentier, et trouvais étonnant que personne ne les ramasse. Et même, il y en avait tellement qu’il en resterait toujours bien assez… Et puis une petite alarme clignota dans mon cerveau, essayant de faire remonter à la surface de ma conscience que j’étais peut-être bien en train d’inventer tout ça, de rêver éveillé, d’halluciner debout…
Une partie de moi admirait le travail de ces enfants artistes, une autre savait pertinemment que j’étais en plein délire et trouvait ça drôle. Alors pour en avoir le coeur net et trancher, au lieu de ramasser une de ces pierres pour l’examiner le lendemain, je me suis dit, avec l’aplomb d’une personne très intelligente, que je reviendrai bientôt pour vérifier.
Le bon côté c’est que ça m’a fait passer le temps, et que je me suis trouvé tout étonné d’être en haut, sorti de ma torpeur par le bip du pointage et le bénévole qui hurlait dans le vent mon numéro de dossard à son collègue abrité plus loin. Je ne tenais pas debout tant le vent était fort et ne m’en rendait même pas compte.
« Ça va ? » me hurla le bénévole enfoui dans son anorak. Je hochai la tête et me précipitait dans la descente.
18 kilomètres encore. Un ultra en soi.
Ma lampe m’a lâché dans la descente. J’ai dû coller un coureur et mettre mes pas là où il mettait les siens. Mémoriser les obstacles apparus dans son halo, quelques mètres devant moi, et poser mes pieds de mémoire. Exténuant. J’ai failli me casser la pipe plusieurs fois. Arrêt rapide au dernier ravitaillement, dernier pointage, dernier coca, dernier Tuc. Le jour se lève, je l’en remercie, et trottine jusqu’à l’arrivée sur 10 kilomètres de piste qui ne servent à rien….
Ordino, libération. 33H de course. 93ème/143 arrivants.
9700m de dénivelé. Positif, et négatif. Plus que l’Everest et encore en partant du niveau de la mer…
Un aller-retour vers le ciel. Ça représente 19,4 kilomètres, presque un semi-marathon, mais en vertical. Presque autant que l’UTMB ou le GRR mais sur 112km au lieu de 170. Et encore, en enlevant les 17km de faux-plat sur le départ et l’arrivée, ça vous concentre 9700m+ sur 95km de distance.
Je l’ai dit au début de l’article. Physique. Sensationnel. Puissant.
Je suis enchanté de l’avoir fait. De l’avoir fini, c’est sûr, mais d’y avoir simplement participé, aussi. L’organisation, parfaite. Les bénévoles et les spectateurs sont extras. Les paysages, grandioses. L’ambiance, terrible. Le dépassement de soi, certain. On flirte avec ses propres limites, on ne ressort pas comme on y est entré : on est un petit peu grandi.
Et globalement, l’Andorra Ultra Trail est dur, c’est certain. La preuve, il n’y a que 143 arrivants sur 326 partants. Au briefing, un des organisateurs avait souhaité qu’il y ait 45% de finishers. Ce sera finalement 44%.
Et comme vous m’avez lu sans regarder d’images, voilà une petite vidéo en guise de remerciement.

Jacky
Re bravo Pean-Phi. J’ai laissé un commentaire sur runtheplanet.fr, alors pas de doublon
.
Juste un mot sur les ravitos : Pour ma part, je les avais trouvés assez infectes, alors peut-être qu’ils les ont améliorés….. ou que ton goût n’était plus très opérationnel vu ton état général
Christine
Grand bravo J.Phi, d’après ce qu’on lit et ce qui avait été rapporté précédemment par Françoise,
Phil et Jacky, ce n’était pas gagné d’avance. Tu as réussi… le soutien de ton petit
Marceau et Laëtitia t’a peut être un peu aidé !
Jphi
Merci les amis !!
Les soutiens des amis et de la famille ont été déterminants, mais la météo était aussi de mon côté !
Ah Jacky pour les ravitos : même avec une fatigue attaquant tous mes sens dont celui du goût, je suis sûr qu’un pépito reste un pépito et un mikado un mikado.. trop bon!!!!!
le concombre masqué
Impressionnant !
Juste admiratif !
Et, venant du concombre, sache que c’est rare….
Jphi
OUuaaaaaaaahh
trop de la chance moi !!!!!!
Merci le concombre !!
Isaandpat
Que dire de plus, sinon;
Est ce que tu as réellement oublié de ramener du pastis et des clopes !!
Non, je déconne; bravo mec.
Jphi
Mais j’ai pris de l’essence ! à 1€08. D’ailleurs j’en n’ai plus, faut que j’y retourne..
Françoise et Phil
Comme dit sur runtheplanet.fr beaucoup d’émotions partagées … bravo encore
A très bientôt